2012
J'aimerais y croire encore. Même par épisode. Qu'une flamme me réchauffe quelques heures avant de s'éteindre et de me plonger dans la lucidité. 2012 débute et avec elle, le réveillon de la Saint-Sylvestre, sa fête, ses voeux que l'on offre ou que l'on jette par politesse en même temps que les bonjours, ses bonnes résolutions dont le seul principe n'est pas la réalisation mais l'énonciation passionnée. J'aimerais croire encore que tout est possible. Décembre est une douche qui nous lave de nos erreurs, de nos faiblesses et nous rend étincelant, vaillant et décidé. Si je vois mes lacunes, mes fautes, mes échecs, si j'en tire les conclusions attendues, je ne parviens pas à être neuve. Quelques heures au moins. Les réveillons passent et les mues ne tombent pas. Je traîne des vies mortes à même ma peau. J'aimerais savoir faire preuve d'humour, de fanstaisie, de lâcher prise, de simplicité. Mais entre mes mains, tout résonne avec sérieux. Avec poésie parfois, mais toujours avec sérieux. Je suis une fille bien trop sérieuse, pas assez libérée. Je me noie sous la vague de mes éternels défauts et j'en viens à détester parfois cette fausse joie qu'impose la nouvelle année. Je m'en hais d'autant plus. Mes résolutions n'en sont pas. Je me fais des promesses, celles qui me délesteront autant de douleurs que de vie. Achevez-moi, je n'en peux plus.
Lecture : Sylvia Plath
Musique : En alternance : le silence et le vent
Humeur : Adipeuse
Le socle des vertiges.
"T'avais raison, j'ai été con. Je passe à côté de ma vie, j'ai peur qu'un homme vienne tout chambouler, c'est vrai que j'écoute rien, j'écoute mal. T'avais raison."
Citation : "Les adoptés", un film de Mélanie Laurent (sortie en salles aujourd'hui).
Humeur : N'écriras pas la suite de la citation, parce qu'elle ne colle pas à la peau.
Musique : I Might Float - Syd Matters
(In)Compréhensions.
Je te connais, mais je te comprends si peu. Je te ressens, et pire, te pressens, décrypte tes silences, tes mots retenus. Je perçois les chemins que tu empruntes dès ton premier pas hésitant sur le terrain meuble de tes doutes bousculés par tes envies de t'exprimer et de transmettre ta pensée. C'est aussi déroutant pour toi que pour moi, tu sais. Je te ressens, mais je ne saisis pas tout de tes mots et de ce que tu dissimules en eux. Je ne comprends pas pourquoi tu me parles de l'anorexie des autres. Même encore après que tu aies lu tout ça. Pourquoi tu arrives sur cette planche savoneuse sur la pointe des pieds pour finalement enfoncer tes os dans ma chair? Pourquoi t'émerveilles-tu de la vie des autres, de leur souffrance à leurs joies ? Pourquoi insistes-tu sur leur sourire ? Me trouves-tu si réfractaire au bonheur ? Comprends-tu que je ne veux pas rire par obligation en réponse à un ordre, et que je préfère pleurer sous le poids de la folie de certains, des coups que prennent mes proches, des errances d'un monde qui distribuent des parachutes dorés au lieu de colis alimentaires en Afrique ? Non, cette fille dont tu me racontes l'histoire et qui a décidé d'être heureuse, envers et contre tout, qui s'apllique à l'être comme un bon petit soldat, ne me séduit pas. Je ne la trouve pas incroyable d'aimer vivre malgré ses drames. Son application à être heureuse et à réaliser tous ses projets me donnent la nausée. Sur quoi ferme-t-elle les yeux pour que s'élèvent ses rires ? Elle a mis de côté ses douleurs pour parvenir à rire, mais elle a aussi oublié le monde et les plus démunis qu'elle pour cela. Je préfère recevoir des coups plutôt que d'ériger ces murs-là. Je préfère rêver d'un monde meilleur jusqu'à en vomir de dégoût et de conscience de l'illusion plutôt que de me détourner de lui. Je préfère mes amis, qui ne sont pas toujours drôles, qui encaissent avec des ricochets, mais qui sont terriblement vivants, à une bande de copains de délires. La profondeur me touche davantage que la voûte colorée d'une superficialité revendiquée. Mais ne te méprends pas, cela ne signifie pas s'enterrer vivant ni même être un tant soit peu masochiste. Seulement ouverte aux autres, avec leur pire et le meilleur. Je préfère te décevoir, en n'étant pas assez pleine de vie et débordante de rires, de joie, d'envie de vivre, plutôt que de me concentrer sur mon bonheur. Car pour y parvenir, il faut oublier les autres, tous les autres. Ne pas fournir l'effort d'être heureuse, ne pas choisir d'être heureuse, ce n'est pas se concentrer sur ses douleurs et sur celles des autres, proches ou inconnus. C'est être ouverte au monde, tour à tour réjouissant et déprimant. Je ne veux pas oublier ce que d'autres vivent autour de moi pour atteindre l'euphorie permanente. Pardonne-moi de ne pas te renvoyer le reflet de ces vies que tu me racontes avec une emphase ébahie. Pardonne-moi de ne pas comprendre pourquoi tu me parles toujours et encore de l'anorexie des autres. Pardonne-moi de comprendre que tu souhaiterais que j'atteigne ces cieux-là, un jour. Pardonne-moi de t'écouter et de débouter à la fin de tes discours. Je te connais, peut-être trop, mais je ne te comprends pas toujours. Parfois, je prefère aussi feindre de ne pas te comprendre. Pardonne-moi.
Photo : Alexandra Sophie
Musique : L'écho
Je suis le bruit du vent dans les arbres.
Le vent souffle trop fort sur les ponts de pierres de Paris, je n'entends plus la mélodie des mots qui pourraient me délivrer. Debout, au milieu de l'obscurité que l'incandescence de mes cigarettes ne rompt pas, je ne marche plus. Je m'écroule sur les bancs froids. J'observe les valses et ne saisis plus la transe de la vie. Mes phrases tournent en rond autour de colère-tristesses qui ne disent rien de ce qui me blesse, de la vague qui me ravage, du poids qui enfonce ma cage thoracique, du souffle et des désirs qu'ils me manquent. Ce que j'écris n'a plus de sens. Il y a trop de censure et d'incapacités à verbaliser. En moi brûle bien plus que ce que je parviens à le dire ici. Focalisée, à terre, je ressasse les mêmes sensations, mais les véritables sentiments demeurent indicibles. Il est temps de laisser le vent chanter.
Photo : Emma Del Rey
Titre : Camille - Tout dit
Humeur : Vaincue
Et pourtant...
Je m'en tiens au silence, je n'ai pas envie de raconter mes journées de travail, week-ends compris, mes aléas professionnels. Pas envie non plus de m'humilier en avouant que la déprime m'enserre et que je ne parviens pas toujours à exécuter toutes les tâches pour lesquelles je suis programmée, toutes celles écrites dans mon agenda. Bleues, noires, rouges. Surlignées. Que je m'enroule dans un plaid sur le canapé en fixant le plafond au lieu de travailler, laver, ranger, écrire, vivre. Que pour tuer le temps et peut-être pour matérialiser des douleurs, je subis la nourriture, elle qui ne me soulage pourtant que par son absence. Que je ne parviens plus à m'endormir sous les couettes des obligations et du stress, que mes yeux restent ouverts des heures sur l'obscurité. Que mes courtes nuits sont hasardeuses et hantées, qu'elles ne purgent pas le stress qui aux aurores me fait quitter les draps moites de cauchemars. Je n'ai pas envie, non plus, d'entrer dans le labyrinthe de mes pensées et de me perdre dans le fil des mots qu'il faudrait énoncer. Je n'ai pas envie, parce que je sais aussi, que personne n'écoute. Personne ne répondra comme il faudrait. Je n'ai pas envie de leçons ni de discours ni d'entendre l'autre revenir à sa vie quand j'ai enfin lâcher trois mots. Aux futiles "ça va?", "j'espère que tu passes un bon dimanche", je pourrais tout aussi bien répondre que je vais me pendre aujourd'hui. On me renvoit toujours les mêmes réponses matinées de demandes, de "est-ce que tu pourrais" auxquels je ne sais me soustraire et de "au fait, je ne t'ai pas dit...". Et passe à autre chose. Les gens ont trop à dire pour entendre les mots des autres. Trop de vie entre les mains pour écouter le vide d'autres existences, fussent-elles celles d'amis, de proches. Ou vivent bien pire que moi pour entendre mes insiginifantes détresses, fatigues, mes abandons. Alors j'épouse le silence. Cela fera toujours une blessure, une incompréhension de moins à panser. Bien sûr, c'est de ma faute, je ne suis pas de ceux qui déballent tout sans écho à un point d'interrogation. Mais le silence autour de mes perches tendues me désarment chaque fois davantage. Me confine au mutisme borné. Je culpabilise alors d'avoir osé espérer être entendue, et de n'avoir pas pris soin de ceux qui attendaient mes mots, ma présence car j'étais alors penchée sur mon nombril. Par ma faute, il y a longtemps déjà, j'ai perdu le droit de cité. J'ai tout fait pour, j'en paie le prix. Je ne devrais même pas en sentir la piqure. Et pourtant...
Photo : I. Anton
Musique : Le clavier et les cris des voisins
Humeur : Dominicale acharnée
Une cascade *
Je vis ma vie comme une to-do-list. A chaque trait tiré, la colonne s'agrandit. Brave petit soldat, sans un mot plus haut que l'autre, sans un geste hors des codes. Je n'ai qu'une obsession, elle enfle par le vide ou le plein. Rien n'apaise cette pensée, personne ne l'éloigne. Elle m'accompagne en permanence, elle trompe notre monde. Elle n'est jamais vaincue, ni même tenue à distance. Elle se sur-imprime sur les écrans de cinéma, au fond des verres, sur les interlignes des livres, s'invite dans les dialogues, dans les rêveries, colore les pavés de Paris... Il n'y a qu'elle. Encore et toujours. Comme mon ombre qui me précéderait.
La guerre est loin d'être la solution, mais il faut parfois mener bataille pour trouver la paix. Je l'ai cru. J'ai perdu. Je ne suis pas un bon soldat pour ma vie. Mais aujourd'hui je me moque des trophées. Plus encore de celui-ci. Je ne regrette même plus ma défaite. Comme la nuit tombe chaque soir, les armes que j'ai cru détenir tombent de mes mains. Je ne les regrette pas davantage. Je déplore seulement qu'elles ne finissent pas le saccage dans un mouvement contraire.
Je regarde le monde vivre, les gens rire ou pleurer, je donne de l'élan aux gorges déployées ou sèche des larmes, pose les pansements, entretiens la conversation, et je ne me surprends plus à déplorer ne pas savoir incarner ma propre vie comme ces âmes animées que je croise. Des âmes qui se débattent jusqu'au sang, qui crient, reculent, reprennent des forces, du courage, des envies, de la vie, qui choisissent, élissent, décident. Des âmes qui existent parce qu'elles vibrent entre les graves et les aigus. Ma gamme d'émotions tient du monochrome, à peine du frisson. Je ne suis pas davantage que le bruit du vent et je m'en contente. M'en réjouis peut-être. Je n'aime que les vagues qui se brisent sur les falaises roses de la Bretagne du Nord. Je ne cille pas, en reste à la platitude comme des veines vides des écoulements sanguins pulsés par des battements réguliers. Tout s'écoule quand il s'agit de poser un "je". Mon coeur comme une plume d'oiseau.
Je vis ma vie comme une to-do-list, ni plus ni moins. Je ne crois même pas avoir une miette d'envie, au fond de mes poches, quand il s'agit de dresser mes lendemains. J'avance d'une aube à un crépuscule, d'un jour de bureau à un jour de lessive, d'un jour férié à un jour de promo. Le strict minimum et le summun de mes capacités. Je traverse les ans dans des agendas soigneusement garnis. Je ne cherche pas plus grand, plus doux, plus lumineux, plus sécurisant, plus maternant. Les heures à m'en croire de taille ont périclité dans les abysses de mes nuits blanches. Elles ont dévoré jusqu'aux bribes de souvenirs de mes projets d'enfance.
Je ne suis forte que dans la chute. Je donne tout ce qu'il faut à qui de droit. On ne m'en demande pas plus, on m'en demande toujours trop. Je rejoins le silence proportionnellement aux exigences que l'on me soumet. N'attendez pas de réactions de mes émotions maquillées pour masquer leur épicentre racorni. Je regarde le monde tourner, mes amis grandir, vieillir, construire, devenir, aimer, vouloir, enfanter... Je ne suis ni jalouse ni envieuse. J'implore seulement l'oubli et le silence des points d'interrogations. Entre les volutes de mes cigarettes, je ne formule plus aucun souhait aux étoiles, j'ai appris ma leçon. J'attends, et on ne peut rien me reprocher.
Je voyais les jours de l’année s’étaler devant moi, comme une succession de boîtes blanches, brillantes, et pour séparer chaque boîte de la suivante, il y avait comme une ombre noire, le sommeil… Malheureusement pour moi, la longue zone d’ombre qui séparait les boîtes les unes des autres avait disparu, et je voyais chaque jour briller devant moi une sorte de large route blanche, désertique. Il me semblait idiot de laver un jour ce qu’il faudrait relaver le lendemain. J’étais fatiguée, rien que d’y penser. Je voulais faire les choses une fois pour toutes et en finir avec elles pour de bon. Sylvia Plath - La cloche de détresse
Photo : Anna Gaskell
* : une cascade de déchirures invisibles - Boris Cyrulnik
Musique : L'obsession
Humeur : Indicible
Silence, on vit.
Est-ce qu'il vous arrive d'avoir envie de pleurer ?
Tout le temps. Enfin, je veux dire, souvent.
Et est-ce que vous pleurer ?
Rarement.
in "De bon matin", un film de Jean-Marc Moutout







