24 juillet 2009
A.
Que reste-t-il de l'âme quand,
de jour en jour, le corps s'étiole ?
Son
corps l'a trahie. Il avait pourtant été son allié pendant toutes ces
années. Son arme, son fer de lance pour braver les pénibles contraintes
du quotidien, les impostures, les meurtrissures de l'Histoire. Il l'a
porté. Il nous a consolé. Son corps rond, résistant, fort, raide, sec
d'enfant et ridé par les efforts et le temps. Il l'a mené loin. Et
pourtant, c'est par lui que la fin est advenue.
Que reste-t-il
d'elle à présent que son corps se décompose dans le bois, la dentelle
écrue et la terre ? La rose de son jardin qui l'accompagne ne parfume
plus rien. Déjà, en cinq jours, dans la fraîcheur artificielle d'une
chambre qui n'était pas la sienne, son corps accusait l'arrêt de son
souffle en des tâches noirâtres. Son corps l'a trahie et la trahie
encore d'heures en heures. Je me retiens. L'envie m'assaille. Elle est
irraisonnée, irréalisable et pourtant tellement intense, vibrante sous
mes paupières, assassine dans mes veines et mes songes nocturnes comme
diurnes. Je ne supporte pas de la savoir seule sous terre. Qui le
supporte ? Tout cela me vrille, me disperse en morceaux éparses.
Je
cours vers elle, de jour en jour. Je jetterai les coupes de fleurs aux
bandeaux bienveillants, messages de tristesse de ceux que son corps l'a
poussée à abandonner, en accord avec sa lassitude. J'arracherai la
stèle sur laquelle je redoute que son nom soit déjà gravé, puis la
double plaque de béton. Je gratterai la terre de mes ongles jusqu'à ce
qu'elle s'insinue sous ma peau, que mon sang de frénétique la colore,
peut-être. J'irai la chercher, la tirerai de là au mépris de ceux qui,
poussières, l'attendaient et qu'elle souhaitait rejoindre depuis
quelques mois. Je refuse qu'elle reste là-bas. Là-dessous. Elle vaut
mieux que cela. Tellement mieux. Même son Dieu le sait. Alors pourquoi
lui impose-t-il cela ? Au nom de quelle renaissance ? Elle mérite mieux
que cette terre tour à tour sèche de l'été accablant ou visqueuse de
trop de pluie. Je me moque qu'il s'agisse de la terre de sa vie, celle
sur laquelle elle a grandie, vécue, celle qu'elle a aimée, travaillée,
veillée, contemplée. Mais je resterai là. Immobile, acculée, défaite et
taciturne, les yeux au ciel où elle se promène peut-être, légère.
Rongée par la colère, la douleur et l'interdiction morale de donner
libre cours à ma folie. Je n'ai pas le choix. Je n'ai que le droit de
fantasmer un acte aliénant et salvateur que je ne peux commettre.
Son corps l'a
trahie. Je trahis le mien sans l'once d'un remords. Ce n'est qu'une
question de temps, il me trahira de nouveau, un jour prochain. Je ne
fais que le prendre de court à son propre jeu. Il ne m'intéresse pas.
Ne m'intéressera jamais. Il n'existe qu'à travers les souffrances
physiques et mentales qu'il m'assène, soit. Quand ma poitrine, comme la
sienne, ne se soulèvera plus dans un souffle régulier, ils sauront
qu'il faudra le faire brûler. Ils le savent déjà. Puis le répandre aux
vents des vagues. Il ne sera pas même poussières. Seulement, à mon
image et à la celle qu'il aura été à mes yeux ma vie durant, des
particules du rien. Du vide.
Le corps n'est que basse trahison.
J'aurai sa peau comme il a eut la sienne. Comme il a eut sa vie.
J'aurai son scalp avant qu'il ne vienne définitivement à bout de mes restes, de ce qu'il a tué.
Mon âme qui n'existe plus.
Que reste-il de l'âme quand,
de jour en jour, le corps s'étiole ?
L'oeil était dans la tombe by VladimirBorowicz





