Je pourrais te parler de ce que je vois, écoute et lis. Mais finalement, est-ce si intéressant ? Je pourrais te parler de la rechute que je n'arrive pas à contrer. Mais ne serait-ce pas lui donner trop d'importance ? Je pourrais te parler de mes amis qui n'en sont pas. Mais ne serait-ce pas me porter un coup qu'au fond je ne crois pas mériter ? Je pourrais te parler de ces espoirs que je maintiens hors de l'eau. Mais sans doute, te concernant qu'indirectement, ils te lasseront. Je pourrais te parler de mes envies, de mes désirs, des vagues de solitude et de mélancolie, des coups de lame pour déchirer le brouillard et avancer encore. Mais cela te parlera-t-il vraiment ? Je pourrais te parler des causes auxquelles je crois, qui me font bondir quand on les attaque. Mais ne serait-ce pas les abîmer davantage puisque je n'ai pas besoin d'en faire des démonstrations pour croire en elles ? Je pourrais te parler de mes souvenirs et de ce décalage qui me bousculent ces derniers temps. Mais ils ne trouveraient peut-être pas d'échos, parce qu'il faudrait en dire trop, cela te prendrait trop de temps pour tenir éveillé jusqu'à la fin de mon récit et parce que le temps manque à chacun de nous. Je pourrais te parler de ce tremblement que je contiens jusque tard dans la nuit et me reveille à peine endormie. Mais n'as-tu pas déjà assez à faire avec tes propres insomnies ? Je pourrais te parler de cette violence que je me fais, pour mon bien. Mais ne serait-ce pas la trahir que de l'énoncer? Je pourrais te parler de tout ce que j'ai compris depuis quelques mois. Mais j'ai peur de fragiliser ces acquis. Je pourrais te parler de ce que je sais depuis une dizaine d'années qui aujourd'hui ne m'aide pas à reprendre souffle et à garder corps. Mais ne me ferais-je pas du mal pour rien ? Je pourrais te parler de mes effarements face à la montée en puissance de la ligne égoïste qui soutend notre société. Mais peut-on vraiment la changer, voudrais-tu vraiment en discuter et partager ton point de vue ; et ne suis-je pas également marquée par notre époque quand je voudrais crier, regarde-moi, considère-moi, aide-moi, félicite-moi ou aime-moi ? Je pourrais te parler de mes déceptions. Mais sans le vouloir, ne risquerais-je pas de te blesser ? Je pourrais te parler de mes besoins et de ce sentiment d'être négligée, de mon incapacité à me faire entendre voire réllement comprendre. Mais tu n'aurais sans doute pas de réponse, ou tout simplement pas le temps, pas l'envie d'y répondre. Je pourrais te parler de ma certitude que nous sommes tous les mêmes, avec les mêmes doutes et les mêmes joies. Mais n'y aura-t-il pas toujours quelqu'un pour dire "oui, mais non" et se croire supérieur à l'humanité comme à son voisin ? Je pourrais te parler de ce que je crois être aujourd'hui et de ce que je voudrais devenir, de ce que je m'emploie plus fortement que tu le penses, à devenir. Mais ne serait-ce pas être présomptueuse ? Je pourrais te parler de ce qui me fait rire, sourire, croire, et de ce qui parfois m'atteint, me mine. Mais au fond, quelle importance ? Je pourrais te parler. Mais finalement, tu vois, il n'y a rien à dire.

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Photographe : Mexico
Musique : Ludovico Einaudi